Où se cachent les 10.000 milliards d’euros d’épargne « paresseuse » des Européens visés par Ursula von der Leyen ?
01/09/2026Publié le 01/09/2026 à 10h00
« L’Europe a de l’épargne. Malheureusement, cette épargne paresseuse dort sur des dépôts », a martelé Ursula von der Leyen devant les entrepreneurs à Paris. D’après les données récentes évoquées à la REF du Medef, environ 10.000 milliards d’euros gisent sur des comptes peu rémunérés, loin de l’investissement productif dont le continent a besoin pour financer la transition énergétique, l’innovation et l’industrialisation verte. Ce diagnostic s’inscrit dans un contexte où l’Europe reste handicapée par un marché de capitaux fragmenté, des circuits d’allocation du capital encore trop bancarisés et une aversion au risque qui oriente les économies des ménages vers la liquidité plutôt que vers la création de valeur à long terme.
Il convient de souligner que ces montants ne recouvrent pas l’ensemble du patrimoine financier des ménages, mais bien la poche la plus liquide : dépôts à vue, livrets et comptes d’épargne réglementés, voire certaines formes de dépôts à terme. Cette masse confère un apparent confort de trésorerie mais pèse, à l’échelle macroéconomique, sur le rendement agrégé de l’épargne et la profondeur des marchés d’actions et d’obligations d’entreprise. À l’heure où la Commission européenne tente d’accélérer l’Union des marchés de capitaux, la question centrale demeure: comment acheminer ces fonds dormants vers les PME et ETI sans dégrader la protection de l’épargnant et l’équilibre des finances publiques? Cette évolution témoigne de la tension entre sécurité individuelle et efficacité collective.
Où se nichent les 10.000 milliards d’euros : cartographie de l’épargne « paresseuse » en Europe
Le chiffre avancé par la Commission renvoie principalement aux dépôts bancaires des ménages, accessibles à tout moment. D’après les données récentes et les comparaisons usuelles, ils représentent de l’ordre d’un tiers de l’ensemble des actifs financiers des particuliers en zone euro, le solde étant ventilé entre assurance-vie, fonds, actions cotées ou non cotées et produits de retraite. Les grandes économies — Allemagne, France, Italie, Espagne et Pays-Bas — concentrent la plus grande part, portées par des encours élevés de comptes à vue et de livrets réglementés.
Pourquoi ces masses de liquidités restent-elles sur les comptes ?
Trois ressorts dominent : la recherche de sécurité, la disponibilité immédiate et une lisibilité fiscale perçue comme plus simple. Les chocs successifs — pandémie, inflation, incertitudes géopolitiques — ont renforcé la préférence pour la liquidité. Les taux plus élevés en 2023-2025 ont, un temps, revalorisé les dépôts à terme, mais sans suffire à réorienter durablement l’épargne vers le capital-investissement ou les marchés d’actions.
La fragmentation du marché européen, l’hétérogénéité des règles de distribution et la méfiance envers les frais alimentent aussi l’inertie. Cette situation explique les appels répétés de la présidente de la Commission européenne à « mettre l’épargne au travail », tout en plaidant pour une Europe plus compétitive.
De l’épargne à l’investissement: transformer la liquidité en capital productif
Mobiliser des fonds dormants suppose des canaux sûrs, lisibles et efficaces. L’agenda européen mise sur l’Union des marchés de capitaux, l’essor des fonds d’investissement à long terme (ELTIF 2) et une distribution plus transparente des produits. L’objectif: rapprocher ménages et entreprises, réduire la dépendance au crédit bancaire et élargir la base d’actionnaires domestiques.
Cette stratégie n’a de sens que si elle conjugue simplification, incitations et garanties proportionnées. À ce titre, les débats présentés dans plusieurs analyses publiques éclairent les leviers prioritaires et les écueils à éviter, notamment sur la protection de l’épargnant et la gouvernance des véhicules d’investissement (analyse sur la mobilisation de l’épargne dormante; pistes avancées par Bruxelles).
Trois leviers concrets pour passer à l’échelle
- Démocratiser l’actionnariat via des plans d’épargne en actions paneuropéens, à frais plafonnés, fléchés vers les PME-ETI, avec une fiscalité stable au-delà d’un horizon de 8 à 10 ans.
- Accélérer les fonds à long terme (infrastructures, climat, santé) avec des tickets d’entrée accessibles et une information claire sur les risques, pour convertir l’épargne liquide en capital patient.
- Fluidifier la portabilité transfrontalière des produits d’investissement et harmoniser les règles de distribution pour renforcer la profondeur des marchés et améliorer le rendement net des ménages.
Sans ces trois ressorts, l’abondance de liquidités restera cantonnée aux comptes, avec un coût d’opportunité élevé pour la croissance et l’emploi.
Le casse-tête du rendement, des risques et de la protection de l’épargnant
La critique de l’épargne paresseuse ne doit pas occulter un fait: la liquidité protège contre les aléas. Comment concilier protection des dépôts et orientation vers l’investissement? L’expérience montre que des produits simples, à horizon clair et à frais maîtrisés, améliorent l’acceptation du risque. À l’inverse, l’opacité des coûts et la volatilité mal expliquée découragent les ménages.
Cette évolution témoigne de la nécessité d’un cadre prudentiel et d’une pédagogie renforcée. Les États ont un rôle à jouer: stabilité fiscale, éducation financière et accompagnement dans la durée plutôt que dispositifs temporaires. À ce sujet, plusieurs synthèses publiques reviennent sur la dialectique entre sécurité et dynamisation de l’épargne, ainsi que sur les voies de passage possibles (cartographie des dépôts en Europe; dossier récapitulatif).
Cas d’usage: du compte courant au financement d’une PME industrielle
Illustration avec une PME industrielle fictive, « ThermoTech », basée en Rhénanie et en quête de 25 millions d’euros pour automatiser sa ligne de production. Faute d’un marché de capital-développement fluide, elle se finance difficilement sur obligations privées. Un fonds long terme labellisé UE, distribué à l’échelle transfrontalière et alimenté par des poches d’épargne liquide, pourrait boucler le tour de table et accélérer l’outil productif.
Côté épargnants, un couple madrilène basculant 15% de ses économies de son compte courant vers ce véhicule accepterait un risque mesuré en échange d’un rendement attendu supérieur à celui des dépôts. À grande échelle, ce type de réallocation irrigue l’appareil productif et atténue la dépendance aux financements extra-européens.
Où ces économies se cachent-elles dans le quotidien des ménages européens ?
Dans la pratique, elles se retrouvent surtout sur les comptes à vue, livrets défiscalisés ou faiblement fiscalisés, et dépôts à terme de courte durée. À Lisbonne, Sofia concentre deux mois de salaire sur son compte pour faire face à l’imprévu. À Munich, Markus privilégie les livrets, alimentés par des hausses de taux passées. À Lyon, Claire arbitre entre livret réglementé et produits sécurisés, dans l’attente d’opportunités lisibles. Autant de trajectoires individuelles qui, agrégées, forment les 10.000 milliards d’euros évoqués par Ursula von der Leyen.
Faut-il pour autant culpabiliser cette prudence? Non. Mais il est pertinent d’offrir des passerelles claires, graduées et réversibles vers l’investissement de long terme. C’est tout l’enjeu des initiatives détaillées lors des récents discours et analyses publiques, qu’il s’agisse d’orienter l’épargne vers les entreprises européennes ou de mieux articuler sécurité et croissance (décryptage sectoriel; retombées du discours).
Journaliste spécialisée en économie et finance, je décrypte depuis plus de vingt ans les enjeux économiques mondiaux pour un public exigeant. Mon parcours m’a conduite à collaborer avec des publications de renom, où j’ai analysé les marchés financiers, les politiques monétaires et les tendances macroéconomiques.